Le pressentiment
Le pressentiment est-il un fait constaté de temps immémorial par un nombre considérable de personnes, ou n’est-il qu’une simple superstition?
Sans ajouter foi aux prédictions des somnambules extra-lucides, sans croire aux cérémonies magiques pratiquées à l’usage des ignorants qui s’enquièrent des secrets de l’Avenir, on peut néanmoins se demander s’il n’y a pas des faits inexplicables, ou plutôt une mystérieuse sympathie des Ames pour entrer en consonance, malgré l’éloignement le plus considérable, avec d’autres âmes, et pressentir ainsi les événements heureux, ou les catastrophes, dont ces dernières sont menacées, et s’il n’existe pas également des phénomènes, purement internes, prémonitoires de ce qui nous doit arriver.
Si l’on interroge les vrais philosophes, c’est-à-dire ceux qui étudient la genèse de nos pensées et de nos émotions, ils restent muets; et, dans leurs livres, ils ont traité le sujet par prétention. Quant aux physiologistes, ils gardent également le silence, car la chose n’est pas d’ordre physiologique proprement dit, puisqu’elle échappe à l’investigation tactile et visuelle.
L’encyclopédie dit que le pressentiment est une crainte ou une espérance secrète que telle chose arrivera de telle ou telle manière, Ce mot signifie une prévoyance qu’on a d’une « chose avant qu’elle arrive et cela par un mouvement naturel, secret et inconnu que nous éprouvons en nous qui nous avertit de ce qui nous doit arriver. »
Les écrivains en tous genres, romanciers, poètes, et historiens ont souvent parlé de cette idée vague et instinctive que l’on a d’une chose inconnue, et il leur semble que ces visions plus ou moins obscures de l’avenir sont choses dont la réalité est incontestable.
Tout le monde est à peu près d’accord sur l’existence des symptômes vagues qui annoncent la prochaine venue d’un malheur.
Les anecdotes historiques abondent sur ce sujet. Non seulement on dit que Henri IV eut le pressentiment de sa mort mais qu’encore Marie de Médicis le conjurait de ne pas sortir ce jour là car elle aussi éprouvait de vagues craintes dont elle ne pouvait s’expliquer la cause.
Buffon attribue même aux animaux le pressentiment de certains phénomènes naturels. Suivant un autre naturaliste, des chiens auraient pressenti par de longs hurlements un tremblement de terre prochain.
Enfin n’est-il pas de croyance générale que les rats délogent quelque temps d’avance d’une maison qui va s’écrouler?
Il y a des pressentiments d’ordre purement physique et dont la réalité est évidente : telles sont les sensations douloureuses qu’éprouvent les rhumatisants ainsi que les personnes qui ont des cors aux pieds à l’approche d’une variation atmosphérique. Certains individus ne sont-ils pas de véritables baromètres dont la société d’ailleurs n’a rien de très agréable? Les névropathes ne disent-ils pas qu’ils éprouvent des pesanteurs à la tôle à l’approche d’un orage ?
Y a-t-il un je ne sais quoi, indéfinissable, mystérieux qui nous avertit d’un événement heureux ou redoutable, sans qu’il se produise un phénomène quelconque dans les choses de la Nature?
Tel de nos amis, ou de nos proches, est au loin, il est en danger de mort, et nous éprouvons comme un vague malaise, nos pensées se reportent vers lui plus que de coutume, nous le voyons, dans nos rêves, exposé à des dangers.
Mais ce sont surtout les femmes,dit-on, dont l’organisme est plus délicat, dont le système nerveux est beaucoup plus sensible qui ont de ces pressentiments qui déroulent la raison expérimentale et purement raisonnante. Les mères surtout n’ont-elles pas de ces intuitions qui déconcertent?
Qui pressent plus tôt dans les familles les maladies, les morts, les périls et autres accidents de la vie, si ce n’est la tendresse inquiète d’une mère, la sollicitude d’une jeune épouse?
Leur Ame toujours craintive, tendue à s’enquérir de ce qui peut nuire aux êtres qu’elle chérit, court au-devant, pour ainsi dire, des coups du sort. Et comme avant la blessure que nous voyons faire, notre sensibilité compatit d’abord dans la partie semblable de notre corps par une sympathie involontaire, de même les Ames s’entretiennent par ce commerce secret à de longues distances; elles vivent ainsi dans d’autres Ames par de saintes et indissolubles amours ; elles s’attachent par les liens du sang, par l’étroite communauté des habitudes, qui persiste malgré l’absence jusque sous d’autres hémisphères.
Qui niera que dans cette adhésion perpétuelle des Ames il ne se forme pas de vrais pressentiments ?



