Le comte de Saint-Germain

Le comte de Saint-Germain faisait profession de la religion catholique, et en observait les pratiques avec une grande fidélité; on parlait cependant d’évocations suspectes et d’apparitions étranges, il se flattait de posséder le secret de la jeunesse éternelle. Était-ce mysticisme, était-ce folie? Personne ne connaissait sa famille, et à l’entendre causer des choses du temps passé, il semblait qu’il eût vécu plusieurs siècles; il parlait peu de tout ce qui se rapportait aux sciences occultes, et lorsqu’on lui demandait l’initiation, il prétendait ne rien savoir; il choisissait lui même ses disciples, et leur demandait tout d’abord une obéissance passive, puis il leur parlait d’une royauté à laquelle ils étaient appelés, celle de Melchisédech et de Salomon, la royauté des initiés qui est aussi un sacerdoce. «Soyez le flambeau du monde, disait-il; si votre lumière n’est que celle d’une planète, vous ne serez rien devant Dieu: je vous réserve une splendeur dont celle du soleil n’est que l’ombre, alors vous dirigerez la marche des étoiles, et vous gouvernerez ceux qui régnent sur les empires.»

Ces promesses, dont la signification bien comprise n’a rien qui puisse étonner les véritables adeptes, sont rapportées, sinon textuellement, du moins quant au sens des paroles, par l’auteur anonyme d’une Histoire des sociétés secrètes en Allemagne, et suffisent pour faire comprendre à quelle initiation appartenait le comte de Saint-Germain.

Voici maintenant quelques détails jusqu’à présent inconnus sur cet illuminé:

Il était né à Lentmeritz, en Bohême, à la fin du XVIIe siècle, il était fils naturel ou adoptif d’un rose-croix qui se faisait appeler Comnes cabalicus, le compagnon cabaliste, et qui fut tourné en ridicule sous le nom de comte de Gabalis, par le malheureux abbé de Villars; jamais Saint-Germain ne parlait de son père. À l’âge de sept ans, disait-il, j’étais proscrit et j’errais avec ma mère dans les forêts. Cette mère dont il voulait parler, c’était la science des adeptes; son âge de sept ans est celui des initiés promus au grade de maîtres; les forêts sont les empires dénués, suivant les adeptes, de la vraie civilisation et de la vraie lumière. Les principes de Saint-Germain étaient ceux des roses-croix, et il avait fondé dans sa patrie une société dont il se sépara dans la suite quand les doctrines anarchiques prévalurent dans les associations des nouveaux sectateurs de la gnose.

Aussi fut-il désavoué par ses frères, accusé même de trahison, et quelques auteurs de mémoires sur l’illuminisme semblent insinuer qu’il fut précipité dans les oubliettes du château de Ruel. Madame de Genlis, au contraire, le fait mourir dans le duché de Holstein, tourmenté par sa conscience et agité par les terreurs de l’autre vie. Ce qui est certain, c’est qu’il disparut tout à coup de Paris, sans qu’on pût savoir bien au juste où il s’était retiré, et que les illuminés laissèrent tomber, autant que cela leur fut possible, sur sa mémoire le voile du silence et de l’oubli. La société qu’il avait fondée sous le titre de Saint-Jakin, dont on a fait Saint-Joachim, dura jusqu’à la révolution et disparut alors ou se transforma, comme tant d’autres. Voici, au sujet de cette société, une anecdote qu’on trouve dans les pamphlets hostiles à l’illuminisme; elle est extraite d’une correspondance de Vienne. Tout cela, comme on le voit, n’a rien de bien authentique ni de bien certain. Voici toutefois l’anecdote:

«J’ai été fort bien accueilli, à votre recommandation, par M.N.Z…. Il était déjà prévenu de mon arrivée. L’harmonica eut toute son approbation. Il me parla d’abord de certains essais particuliers auxquels je ne compris rien du tout; ce n’est que depuis peu que mon intelligence peut y suffire. Hier, vers le soir, il me conduisit à sa campagne, dont les jardins sont fort beaux. Des temples, des grottes, des cascades, des labyrinthes, des souterrains procurent à l’oeil une longue suite d’enchantements; mais un mur très haut qui environne ces beautés me déplut infiniment, il dérobe à l’oeil un site enchanteur….

«J’avais emporté l’harmonica, d’après l’invitation de M. N. Z., afin d’en toucher, seulement pendant quelques minutes, dans un lieu désigné et à un signe convenu. Il me conduisit, après notre visite dans le jardin, à une salle sur le devant de la maison, et me quitta bientôt sous quelque prétexte. Il était fort tard: je ne le voyais point revenir; l’ennui et le sommeil commençaient à me gagner, lorsque je fus interrompu par l’arrivée de plusieurs carrosses. J’ouvris la fenêtre: il était nuit, je ne pus rien voir; je compris encore moins le chuchotage bas et mystérieux de ceux qui paraissaient entrer dans la maison. Bientôt le sommeil s’empara tout à fait de moi; et, après avoir dormi environ une heure, je fus réveillé en sursaut par un domestique envoyé pour me guider et porter l’instrument. Il marchait très vite et fort loin devant moi; je le suivais assez machinalement, lorsque j’entendis des sons de trompettes qui me paraissaient sortir des profondeurs d’une cave; à cet instant, je perdis de vue mon guide; et m’avançant du côté où le bruit paraissait venir, je descendis à moitié l’escalier d’un caveau qui s’offrit devant moi. Jugez de ma surprise! On y psalmodiait un chant funèbre. J’aperçus distinctement un cadavre dans un cercueil ouvert; à côté, un homme vêtu de blanc paraissait rempli de sang; il me parut qu’on lui avait ouvert une veine au bras droit. A l’exception de ceux qui lui prêtaient leur ministère, les autres étaient enveloppés dans de longs manteaux noirs, avec l’épée nue à la main. Autant que la terreur dont j’étais frappé me permit d’en juger, il y avait à l’entrée du caveau des monceaux d’ossements humains entassés l’un sur l’autre. La lumière qui éclairait ce spectacle lugubre me parut produite par une flamme semblable à celle de l’esprit de vin brûlant.

»Incertain si je pourrais rejoindre mon guide, je me hâtai de me retirer; je le trouvai précisément à quelques pas de là qui me cherchait; il avait l’oeil hagard, il me prit la main avec une sorte d’inquiétude, et m’entraîna à sa suite dans un jardin particulier où je me crus transporté par l’effet de la magie. La clarté que répandait un nombre prodigieux de lampions, le murmure des cascades, le chant des rossignols artificiels, le parfum qu’on y respirait exaltèrent d’abord mon imagination. Je fus placé derrière un cabinet de verdure dont l’intérieur était richement décoré, et dans lequel on transporta immédiatement une personne évanouie (vraisemblablement celle qui paraissait dans un cercueil au caveau); aussitôt on me fit le signal de toucher mon instrument.

»Excessivement ému pendant cette scène, beaucoup de choses ont dû m’échapper; j’observai cependant que l’individu évanoui revint à lui aussitôt que j’eus touché l’instrument, et qu’il fit ces interrogations avec surprise: Où suis je?… quelle voix entends-je?… Des jubilations d’allégresse accompagnées de trompettes et de timbales furent la seule réponse; on courut aux armes et l’on s’enfonça dans l’intérieur du jardin où je vis tout le monde disparaître.

»Je vous écris ceci encore tout agité… Si je n’avais pris la précaution de noter cette scène sur-le-champ, je la prendrais aujourd’hui pour un rêve.»

Ce qu’il y a de plus inexplicable dans cette scène, c’est la présence du profane qui la raconte. Comment l’association pouvait-elle s’exposer ainsi à la divulgation de ses mystères? Il nous est impossible de répondre à cette question, mais pour ce qui est des mystères eux-mêmes, nous pouvons facilement les expliquer.

Les successeurs des anciens roses-croix, dérogeant peu à peu de la science austère et hiérarchique de leurs ancêtres en initiation, s’étaient érigés en secte mystique; ils avaient accueilli avec empressement les dogmes magiques des templiers, et se croyaient seuls dépositaires des secrets de l’Évangile de saint Jean; ils voyaient dans les récits de l’Évangile une série allégorique de rites propres à compléter l’initiation, et croyaient que l’histoire du Christ devait se réaliser dans la personne de chacun des adeptes; ils racontaient une légende agnostique suivant laquelle le Sauveur, environné de parfums et de bandelettes, n’aurait point été renfermé dans le sépulcre neuf de Joseph d’Arimathie, et serait revenu à la vie dans la maison même de saint Jean. C’était ce prétendu mystère qu’ils célébraient au son de l’harmonica et des trompettes. Le récipiendaire était invité à faire le sacrifice de sa vie, et subissait, en effet, une saignée qui lui procurait un évanouissement; cet évanouissement, on lui disait que c’était la mort, et lorsqu’il revenait à lui, des fanfares d’allégresse et des cris de triomphe célébraient sa résurrection. Ces émotions diverses, ces scènes tour à tour lugubres et brillantes, devaient impressionner à jamais son imagination et le rendre fanatique ou voyant. Plusieurs croyaient à une résurrection réelle et se croyaient assurés de ne plus mourir. Les chefs de l’association mettaient ainsi au service de leurs projets cachés le plus redoutable de tous les instruments, la folie, et s’assuraient de la part de leurs adeptes un de ces dévouements fatals et infatigables que la déraison produit plus souvent et plus sûrement que l’amitié.

La secte du Saint-Jakin était donc une société de gnostiques adonnée aux illusions de la magie fascinatrice, elle tenait des roses-croix et des templiers, son nom du Saint-Jakin venait de l’un des deux noms gravés en initiales sur les deux principales colonnes du temple de Salomon, Jakin et Bohas. L’initiale de Jakin en hébreu est le Jod, lettre sacrée de l’alphabet hébreu, initiale du nom de Jéhova que celui de Jakin sert à voiler aux profanes, c’est pourquoi on la nommait le Saint-Jakin.

Les saint-jakinites étaient des théosophes qui s’occupaient beaucoup trop de théurgie.

Tout ce qu’on raconte du mystérieux comte de Saint-Germain donne lieu de croire que c’était un physicien habile et un chimiste distingué: on assure qu’il possédait le secret de souder ensemble les diamants sans qu’on pût apercevoir aucune trace du travail; il avait l’art d’épurer les pierreries et de donner ainsi un grand prix aux plus imparfaites et aux plus communes; l’auteur imbécile et anonyme que nous avons déjà cité, lui accorde bien ce talent, mais nie qu’il ait jamais fait d’or, comme si l’on ne faisait pas de l’or en faisant des pierres précieuses. Saint-Germain inventa aussi, suivant le même auteur, et légua aux sciences industrielles l’art de donner au cuivre plus d’éclat et de ductilité, autre invention qui suffisait pour faire la fortune de son auteur. De pareilles oeuvres doivent faire pardonner au comte de Saint-Germain d’avoir beaucoup connu la reine Cléopâtre, et d’avoir même causé familièrement avec la reine de Saba. C’était d’ailleurs un bon et galant homme qui aimait les enfants, et se plaisait à leur fabriquer lui-même des bonbons délicieux et de merveilleux joujoux; il était brun et de petite taille, toujours vêtu richement, mais avec beaucoup de goût, et se plaisant d’ailleurs à tous les raffinements du luxe. On assure que le roi Louis XV le recevait familièrement, et s’occupait avec lui de diamants et de pierreries. Il est probable que ce monarque entièrement dominé par des courtisanes et absorbé par ses plaisirs, céda, en invitant Saint-Germain à quelques audiences particulières, plutôt à quelque caprice de curiosité féminine qu’à un amour sérieux pour la science. Saint-Germain fut un moment à la mode, et comme c’était un aimable et jeune vieillard qui savait unir le babil d’un roué aux extases d’un théosophe, il fit fureur dans certains cercles, puis fut bientôt remplacé par d’autres fantaisies; ainsi va le monde.

On a dit que Saint-Germain n’était autre que ce mystérieux Althotas qui fut le maître en magie d’un adepte, dont nous allons bientôt nous occuper, et qui prenait le nom kabbalistique d’Acharat; rien n’est moins fondé que cette supposition, comme nous le verrons en étudiant ce nouveau personnage.

Pendant que le comte de Saint-Germain était à la mode à Paris, un autre adepte mystérieux parcourait le monde en recrutant des apôtres pour la philosophie d’Hermès: c’était un alchimiste qui se faisait appeler Lascaris, et se disait archimandrite d’Orient, chargé de recueillir des aumônes pour un couvent grec; seulement, au lieu de demander l’aumône, Lascaris semblait suer de l’or, et en laissait partout une traînée après lui. Partout il ne faisait qu’apparaître, et ses apparitions changeaient de formes; ici il se montrait vieux, ailleurs il était encore jeune; il ne faisait pas lui-même de l’or publiquement, mais il en faisait faire par ses disciples auxquels il laissait en les quittant un peu de poudre de projection. Rien de plus avéré et de mieux établi que les transmutations opérées par les émissaires de Lascaris. M. Louis Figuier, dans son savant ouvrage sur les alchimistes, n’en révoque en doute ni la réalité ni l’importance. Or, comme il n’y a rien, surtout en physique, de plus inexorable que les faits, il faudrait donc conclure de ceux-là, que la pierre philosophale n’est pas une rêverie, si l’immense tradition de l’occultisme, si les mythologies anciennes, si les travaux sérieux des plus grands hommes de tous les âges n’en démontraient pas d’ailleurs suffisamment l’existence et la réalité.

Un chimiste moderne, qui s’est empressé de publier son secret, est parvenu à tirer de l’or de l’argent par un procédé ruineux, car l’argent détruit par lui ne rend en or que le dixième ou environ de sa valeur. Agrippa, qui n’est jamais arrivé à la découverte du dissolvant universel, avait été cependant plus heureux que notre chimiste, car il avait trouvé en or une valeur équivalente à celle de l’argent employé, il n’avait donc perdu absolument que son travail, si c’est le perdre que de l’employer à la recherche des grands secrets de la nature.

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